Le Lac des cygnes à la vietnamienne
04/04/2020 09:14
Créé il y a plus de 140 ans, Le Lac des cygnes, le célèbre ballet de Tchaïkovski, est toujours le plus joué au monde. Ne faisant pas exception, la version vietnamienne de cet intemporel chef-d’œuvre classique russe a reçu ses lettres de noblesse.

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L'une des danseuses du "Lac des cygnes" à la vietnamienne. Photo : VNOB/CVN
Le Lac des cygnes a été interprété pour la première fois dans le pays en 1985 par l’Opéra-Ballet national du Vietnam (VNOB). À l’époque, il a été monté entièrement par des experts russes. En trois décennies depuis lors, aucune version complète du ballet en quatre actes n’a été jouée par des danseurs vietnamiens. Que de petits extraits ou la représentation d’une certaine troupe russe, en l’occurrence Talarium et Lux en 2017. Et ce, jusqu’en octobre dernier, lorsque l’"Artiste Émérite" Trân Ly Ly, responsable du VNOB, a décidé de présenter un Lac des cygnes à la mode vietnamienne.

Une "décision audacieuse" pour tout le personnel du VNOB comme elle l’a reconnue. Parce que cela a nécessité d’importantes ressources non seulement matérielles mais surtout humaines. "Il a fallu notamment de gros efforts de l’ensemble des artistes du théâtre". En effet, une soixantaine de danseurs et autant d’instrumentistes ont carburé à plein régime durant six mois.

Les billets des sept représentations ont été tous vendus, même un mois avant que le rideau ne s’ouvre sur le chef-d’œuvre de Tchaïkovski. D’un simple "souhait de monter une œuvre de qualité pour rehausser son mérite et améliorer les compétences des interprètes" comme l’a expliqué Trân Ly Ly, le "ballet des ballets" version vietnamienne a complètement conquis le public. Une grande percée à l’occasion du 60e anniversaire du VNOB (créé en août 1959).

Entre classique et modernité

Si auparavant la chorégraphie avait été assumée par des experts russes, l’année dernière, l’œuvre a été mise en scène par une équipe entièrement vietnamienne. "First artiste" et chorégraphe de l’English National Ballet, compagnie de ballet britannique installée à Londres, Lê Ngoc Van a pris trois mois de congé pour retourner dans le pays. Il a collaboré avec le VNOB afin de mettre en scène la pièce. "Le ballet est essentiellement monté selon l’école russe mais avec des traits originaux de la culture vietnamienne dont souplesse et dynamisme des jeunes talents pour la création d’un +Lac des cygnes+ à la vietnamienne", a-t-il partagé.

Et d’ajouter que cette pièce a démontré la capacité du ballet vietnamien, les artistes pouvant tenir quatre actes sur scène. Il s’agit des débuts prometteurs en vue d’autres programmes de qualité, car "seule la qualité et le professionnalisme des artistes peuvent attirer les spectateurs".

Une scène du "Lac des cygnes" interprétée par le VNOB. Photo : VNOB/CVN


Autre particularité de la version vietnamienne : l’orchestre de plus de 60 instrumentistes a joué en direct sur scène, sous la baguette du chef Dông Quang Vinh. "Si l’on utilise une bande-son, les danseurs doivent suivre la musique, mais la musique live doit les suivre. Le chef d’orchestre doit donc observer chaque mouvement des danseurs afin d’ajuster le niveau sonore et la vitesse de chaque morceau pour qu’il correspond aux expressions faciales et aux mouvements des danseurs", a-t-il expliqué.

Dans l’histoire du ballet vietnamien comme du VNOB, une version complète en quatre actes était chose rarissime, voire impossible. "Quatre actes, soit environ trois heures durant, juste un peu de repos. Cela s’avère simple pour les Occidentaux qui possèdent une bonne force physique et des qualités techniques entraînées depuis l’enfance, mais ce n’est pas le cas pour les Asiatiques, surtout pour ceux qui interprètent quatre actes pour la première fois comme nous".

La partition originale de Tchaïkovski, l’une des plus belles composées pour un ballet, exige un traitement si soigné, avec élégance et sensibilité. "Nous plaisantons souvent en disant +être torturés+ par Tchaïkovski, mais c’est une torture intéressante, car cela nous a permis de mieux comprendre ses pensées profondes et subtiles... Je me sens très heureux de faire partie de cette aventure", a confié le chef d’orchestre Dông Quang Vinh.

Fierté du ballet vietnamien

Le ballet a réuni de grands noms de la danse nationale tels que l'"Artiste Émérite" Dàm Hàn Giang (prince Siegfried), Thu Huê, Thu Hang (princesse Odette), l'"Artiste Émérite" Nhu Quynh (Odile), ainsi que des artistes de l’Académie de danse du Vietnam.

L’œuvre a également reçu un soin particulier en termes de costumes, conçus par l’équipe de stylistes de la marque de mode EllieVu. "L’habillement des acteurs s’harmonise entre style classique et moderne. Nous respectons les costumes traditionnels du ballet classique tout en introduisant des motifs de décoration inspirés des fleurs de lotus sculptées dans les anciennes maisons communales des villages d’antan du Vietnam et revisités dans le style baroque. Notre équipe a ainsi dû travailler sans relâche pendant des mois pour confectionner une centaine de pièces sophistiquées au service de l’œuvre", a informé Anh Triêu, Pdg d’EllieVu, styliste et sponsor des costumes de la pièce.

L’œuvre a reçu des ovations de nombreux spectateurs. Photo : VNOB/CVN

Côté corps de ballet, l’artiste de théâtre Hoàng Hà Tùng a déployé beaucoup d’efforts pour concevoir une scène convaincante. "Invité par Trân Ly Ly, j’ai pensé à une scène conventionnelle, retraçant à la fois un décor fastueux de la Renaissance italienne et la noblesse aristocratique de l’architecture russe, le tout s’incorporant dans un fond de mystère de la culture orientale", a précisé l'"Artiste Émérite" Hoàng Hà Tùng.

Pour la chorégraphe Trân Ly Ly, son théâtre a monté Le Lac des cygnes non pas pour le comparer avec d’autres versions étrangères, mais pour marquer les efforts des artistes vietnamiens qui désirent dépasser les frontières nationales. "Nous n’avons pas compté sur les entrées malgré des coûts prohibitifs de notre part. Nous souhaitions juste que les spectateurs puissent avoir l’occasion d’admirer ce célèbre ballet classique. Et nous sommes tous fiers que les artistes vietnamiens aient réussi ce tour de force avec cette nouvelle version", a affirmé l'"Artiste Émérite" Trân Ly Ly.

Le retour impressionnant du Lac des cygnes après plus de trois décennies a laissé des empreintes mémorables au public vietnamien. Le théâtre était toujours rempli lors des sept représentations. Les ovations des spectateurs furent les meilleures récompenses pour les contributions et la persévérance des artistes du VNOB dans l’effort de vietnamiser un intemporel chef-d’œuvre classique.

Cerise sur le gâteau : Le Lac des cygnes a figuré dans la liste des dix événements culturels en 2019 choisis par le ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme.                  
Thu Hà/CVN

Un incontournable du ballet classique
 
Le Lac des cygnes ou Swan lake en anglais est l’une des œuvres les plus célèbres de l’art du ballet. Il fut composé en 1875 par Piotr Ilitch Tchaïkovski, compositeur de génie de la Russie, à la demande de Vladimir Pétrovitch Begitchev, intendant du Grand théâtre de Moscou. Le livret original de Vladimir Pétrovitch Begitchev était inspiré d’un conte allemand traditionnel dans lequel on raconte l’histoire d’amour entre le prince Sigfried et la jeune Odette qui, victime du sorcier Von Rothbart, fut condamnée à vivre sous la forme d’un cygne blanc le jour, et à redevenir femme la nuit.

Le 4 mars 1877, Le Lac des cygnes se produisit au Théâtre Impérial Bolchoï, à Moscou. Cette première représentation ne séduit pas le public et fut même vue par le compositeur comme "une déconvenue et une humiliation". Malheureusement, Tchaïkovski ne vivra pas assez longtemps pour témoigner du succès retentissant de sa composition qui sera dansée sur toutes les scènes du monde, sous des formes et des titres divers : Lebedinoïeozero mais aussi SchwanenseeLago dei cigni...

Au fil du temps, Le Lac des cygnes a donné lieu à de très nombreuses adaptations, que ce soit sur scène ou à l’écran avec notamment le film Black swan (Le cygne noir) en 2011 du scénariste et metteur en scène américain Darren Aronofsky. Il n’est pas peu de dire que Le Lac des cygnes a fait l’effet d’une bombe dans de nombreux théâtres de par le monde.